Cheikh Anta Diop : et l’Égypte retrouva sa boussole africaine


Cheikh Anta Diop : et l’Égypte retrouva sa boussole africaine

 

 

Cheikh Anta Diop : et l’Égypte retrouva sa boussole africaine

En 1986 disparaissait le grand savant égyptologue sénégalais Cheikh Anta Diop qui aurait fêté ses 95 ans. L’occasion de revenir sur le parcours de cet Africain hors du commun.

Avec Cheikh Anta Diop, l’Afrique, a retrouvé sa place dans l’histoire antique de l’humanité, notamment dans l’histoire de l’Égypte. Toute sa vie, Cheikh Anta Diop a œuvré pour une  connaissance de la culture de l’Égypte antique, et  de son imprégnation africaine.  Autant dire pour paraphraser le grand écrivain et ethnologue malien Amadou Hampâté Bâ qu’à sa disparition, le 7 février 1986, c’est plus qu’une bibliothèque qui a brûlé. Mais quel a été son parcours de vie ?

Naissance et évolution au cœur du Sénégal

Cheikh Anta Diop naît le 29 décembre 1923 à Caytu, un village à une centaine de kilomètres de Dakar. Il est le fils unique de Massamba Sassoum Diop, qui décède peu de temps après sa naissance, et de Magatte Diop.Une mère qui a laissé la trace d’une femme droite, courageuse et généreuse. Le petit garçon qu’il était tient son nom de « Vieux Cheikh Anta », son oncle maternel par alliance. Et pour la petite histoire, c’est un autre de ses oncles, Cheikh Amadou Bamba, qui a fondé en 1883 au Sénégal la confrérie des Mourides. À l’école coranique, le petit garçon apprend la vie selon l’éthique mouride.

Selon l’éthique mouride

L’étude d’abord, car un bon mouride doit avoir une bonne connaissance des textes sacrés ; le travail ensuite, « comme si tu ne devais jamais mourir » ; et aussi, la prière « comme si tu devais mourir demain ». Dans cette famille d’érudits mais aussi de résistants à l’occupation française.

Une approche précoce du fait culturel africain

Au collège, le jeune Cheikh Anta est sur une orbite originale. Le voilà qui s’emploie à créer un alphabet de toutes les langues africaines, à rédiger une histoire du Sénégal,  traduire des philosophes européens en wolof… Autant dire que le jeune Cheikh Anta met à l’épreuve sa soif de connaissances et de communication.

Après son bac en mathématiques et philosophie obtenu à Saint Louis et à Dakar, il se destine à une carrière d’ingénieur en aéronautique. C’est ainsi qu’il arrive en France en 1946. Il se retrouve en classe de mathématiques supérieures à Paris. Parallèlement inscrit à la Sorbonne, il y obtient une licence en philosophie tout en poursuivant ses travaux en linguistique, et chimie. il obtient deux certificats et une spécialisation en physique et chimie nucléaire. Il est alors maître-auxiliaire de physique-chimie au lycée Claude-Bernard à Paris.

 

Après les maths, la chimie, la linguistique… l’histoire

Bien qu’adossé à sa culture wolof à laquelle il est très attaché, le jeune homme ressent un « vide culturel ». Son désir de se réaliser en tant qu’être humain le mène tout naturellement à l’histoire, la sienne, et non celle apprise dans les manuels scolaires, une histoire qu’il qualifiera de « falsifiée » parce que partant dans une logique inacceptable à ses yeux, celle où la « race noire » est dominée, et la « race blanche » dominante.

 

En 1960, Cheikh Anta Diop rentre définitivement au Sénégal. Il est assistant à l’Institut français d’Afrique noire (Ifan) alors dirigé par Théodore Monod. Avec son accord, il crée et dirige un laboratoire de datation par les méthodes radioactives. La datation au carbone 14 lui permet de poursuivre ses recherches en histoire (égyptologie), archéologie (inventaire archéologique du Mali), linguistique. Inlassablement, le voilà qui parcourt l’Afrique et le monde, de colloques en conférences, continuant d’écrire. Parmi ses chantiers, une commande de l’UNESCO : L’Histoire générale de l’Afrique et Civilisation et barbarie.

Au-delà du chercheur, l’homme politique

Si beaucoup savent que Cheikh Anta Diop est un chercheur émérite, peu connaissent le combat politique de celui qu’on appelle aussi le « Pharaon noir ». Dès 1946, le jeune Cheikh Anta Diop milite dans les associations estudiantines afro-parisiennes soutenant les indépendances africaines. Il tisse le trait d’union entre Afrique francophone et anglophone, prône l’instauration d’un État fédéral et exhorte les Africains à se libérer du clivage ethnique. Parmi ceux qu’ils côtoient, deux futurs présidents, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny et son compatriote, Léopold Sédar Senghor, qui deviendra un adversaire idéologique et politique. Alors que le chantre de la Négritude fait l’apologie de la langue et de la civilisation française, Cheikh Anta Diop souligne l’urgente nécessité d’enseigner dans les langues africaines, l’un des moyens les plus sûrs d’obtenir une véritable indépendance à ses yeux.

De fait, lorsqu’il est définitivement rentré au Sénégal, les portes de l’université de Dakar ne lui furent pas ouvertes et il faudra attendre le départ de Senghor en 1980 pour qu’il soit nommé professeur d’histoire ancienne aux facultés de sciences et lettres de Dakar.

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Cheikh Anta Diop à côté d’Alioune Diop, fondateur de Présence africaine. © DR

 

Une œuvre qui a fait l’objet de controverses

Loin de faire l’Hunanimité, l’œuvre de Cheikh Anta Diop lui a très tôt valu de nombreuses critiques au sein de la communauté scientifique internationale. Il faut se rappeler que Cheikh Anta Diop naît, étudie et travaille dans un contexte socio-historique précis, celui de la colonisation. Cette dernière soutient une vision qui fait de l’Afrique un continent à civilisation anhistorique et atemporelle . Son affirmation de l’africanité du passé antique égyptien lui a valu un rejet violent de ses pairs. Ainsi, lorsqu’en 1951, il tente  de soutenir sa thèse sur l’Antiquité et l’unité culturelle en Afrique, il ne trouve aucun directeur de thèse. Neuf ans après, c’est chose faite , Cheikh Anta Diop n’obtient pas la mention « très honorable », pour enseigner à l’université.

Engagé en politique, Cheikh Anta Diop crée et dirige le RND en 1977. Son combat pour l’instauration d’un multipartisme au Sénégal le mènera en prison et aussi à voir son passeport confisqué.

Et l’homme tout court ?

Cheikh Mbacké Diop, son aîné, est physicien nucléaire. Il travaille à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar ainsi qu’au laboratoire de physique nucléaire de Gif-Sur-Yvette en France où son père avait été formé. Il a écrit une biographie de son père en 2003 et a participé à la publication posthume de Nouvelles Recherches sur l’Égyptien ancien et les langues négro-africaines modernes (Présence africaine 1988).

Que reste-t-il de Cheikh Anta Diop ?

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31 ans après sa mort, que reste-t-il de l’œuvre de celui que nombre d’Africains considèrent comme un colosse ? Chercheur humble et constant, révolutionnaire, créateur des sciences africaines modernes, Cheikh Anta Diop est avant tout un humaniste. La vérité historique qu’il a (r-)établie a permis de démontrer scientifiquement que le continent à l’origine de l’humanité est d’égale valeur historique que les autres. De quoi nourrir l’idée que les peuples africains doivent, avant tout, connaître leur histoire.

Cheikh Anta Diop et l’Ifan

Théophile Obenga, philosophe, linguiste, égyptologue et historien congolais fut élève puis chercheur associé à l’Ifan. Il est aujourd’hui l’héritier de Cheikh Anta Diop. Il a écrit plusieurs ouvrages en relation avec les thèses de Cheikh Anta Diop et dirige la revue d’égyptologie ANKH. Des écoles d’égyptologie existent en Afrique, notamment à Yaoundé, où des chercheurs continuent le travail d’exploration.

En 1986, l’Ifan est rebaptisé Ifan-CAD. Depuis 1987, l’université principale de Dakar porte son nom. En France, Anse-Bertrand en Guadeloupe possède une avenue, une rue, une bibliothèque, un centre culturel qui portent le nom de Cheikh Anta Diop. La même année, l’université noire Morehouse d’Atlanta lui a décerné un diplôme docteur honoris causa. Côté musique, Randy Weston lui a dédié son album Khepera. Dans la mythologie égyptienne, Khepera est la manifestation vivante du Dieu-Soleil. Dans cet album, Randy Weston s’est entouré de Pharaoh Sanders  et Talib Kweli.

A Propos de l'auteur



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