Cigarettes plus toxiques : la Suisse ne se gêne pas avec l’Afrique


Cigarettes plus toxiques : la Suisse ne se gêne pas avec l’Afrique

Cigarettes plus toxiques : la Suisse ne se gêne pas avec l’Afrique

Fumer tue… Et un peu plus en Afrique. Plusieurs données le suggéraient déjà. Celles de l’OMS, d’abord, qui faisaient apparaître dans un rapport sur l’épidémie de tabac dans le monde de 2017 le manque de mesures pour réduire l’offre et la demande de cigarettes sur le continent. Peu de campagnes médiatiques antitabac (seuls le Cameroun, le Kenya et le Maroc en avaient initié en 2016), quasiment pas de taxes sur le paquet de cigarettes, tandis que les images choc sur les paquets, la législation en faveur de lieux non-fumeurs ou l’interdiction de la publicité sur le tabac ne concernaient peu ou prou qu’une dizaine de pays africains. De quoi motiver l’industrie du tabac, qui y déploie un marketing très offensif. De ces deux facteurs interdépendants résulte une hausse exponentielle du nombre des fumeurs africains, là aussi, bien documentée.

Les cigarettes africaines passées au scanner

Pour y voir plus clair, il ne manquait donc plus qu’à analyser en laboratoire les composants bien tassés dans le fin rouleau de papier à cigarette des « tiges » africaines. C’est l’idée, simple et brillante, qu’a eue Marie Maurisse, journaliste d’investigation indépendante. Sauf qu’elle s’est concentrée, de son côté, sur un commerce bien licite, entre la Suisse, petit pays d’Europe très exportateur, et l’Afrique – en ciblant en particulier le Maroc. À l’issue de 5 mois d’enquête, elle lève un bout du voile sur la dangerosité du tabagisme en Afrique, en montrant que les cigarettes made in Switzerland qui y sont exportées sont plus nocives que celles destinées au marché européen.

Ainsi, une Winston Blue fabriquée en Suisse et vendue au Maroc contient beaucoup plus de monoxyde de carbone – qui réduit la quantité d’oxygène circulant dans le sang – qu’une Winston Blue distribuée en Suisse (9,62 mg contre 5,45 mg). Le taux de nicotine, substance qui provoque l’accoutumance au tabac, peut aussi varier considérablement : il s’élève à 1,28 mg pour des Camel de Suisse achetées au Maroc, contre 0,75 mg dans des Camel Filters vendues en Suisse. Idem pour le goudron, cancérigène, dont la teneur est plus forte dans des Marlboro ramenées de Casablanca et frappées du sceau Swiss Made. « Les résultats sont clairs : les cigarettes fabriquées sur sol helvétique et vendues au Maroc sont bien plus fortes, plus addictives et plus toxiques que celles que l’on trouve en Suisse ou en France », conclut Marie Maurisse. © opak.ccLa Suisse, « paradis règlementaire » des cigarettiers

En Europe, à la faveur des mesures antitabac, les ventes de cigarettes ont chuté. La baisse se chiffre à 38 % en Suisse. « C’est pourquoi il est très important pour les cigarettiers de conquérir les fumeurs dès leur plus jeune âge, dans ces pays-là, et notamment au Maroc », argue celle qui présente l’Afrique comme « un réservoir vivant de futurs fumeurs ». Et si les fabricants basés en Suisse gonflent (notamment) la teneur en nicotine de leurs cigarettes destinées au marché africain, c’est parce qu’ils échappent aux normes de l’Union européenne sur les produits du tabac.

« Contrairement à l’Union européenne, dont la directive 2001/37/CE fixe, pour la teneur en goudron, en nicotine et en monoxyde de carbone, des limites maximales valables pour les cigarettes exportées. C’est donc un avantage comparatif pour la Suisse : elle est la seule, sur le continent européen, à produire des cigarettes plus toxiques que celles fumées par ses propres ressortissants », résume Marie Maurisse.

La législation suisse, par ailleurs, n’encadre pas explicitement la protection de la santé des fumeurs, ni n’exige le contrôle des exportations de cigarettes hors des pays de l’UE. Les données de cette enquête pourraient-elle peser dans la révision de la loi sur le tabac, actuellement en cours en Suisse ? « Pour le moment, il y a eu peu de réactions politiques, mais j’en espère dans les semaines à venir », confie la journaliste.

afrique.lepoint.fr

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