Pour une réhabilitation officielle de Mamadou Dia


Pour une réhabilitation officielle de Mamadou Dia

Pour une réhabilitation officielle de Mamadou Dia

Avec l’élégance et la sincérité que personne ne lui contestait, Mamadou Dia aimait à reconnaître la forte influence que Léopold Sédar Senghor exerçait sur lui. Le poète politicien l’a presque obligé de rentrer en politique. Nous sommes dans la longue période de mutation profonde et d’incertitude où la quête de l’indépendance était un crédo porteur partagé par tous.

L’amitié et la fraternité qui liaient les deux hommes apparaissaient éternelles et semblaient défier le temps et les épreuves. Ils représentaient parfaitement avec Lamine Gueye et beaucoup d’autres le talent, mieux, le génie du peuple sénégalais.

Le monde venait de sortir d’une guerre effroyable. Le vieux continent, traumatisé, a vu s’envoler ses anciennes certitudes et favoriser des interrogations essentielles.

Les peuples colonisés, qui ont payé le prix du sang pour que la France reste libre, ont alors compris que la violence coloniale avait fait long feu et que la liberté verra le jour inexorablement dans ces contrées où les populations ont été longtemps humiliées, exploitées et même réduites en esclavage.

Dans cette période féconde, le Sénégal apparaissait particulièrement privilégié. Les dirigeants sénégalais dans leur quasi totalité étaient imprégnés d’une très vaste culture. L’énergie, le courage, l’intégrité, la modernité, le dévouement et le courage de ces hommes plaçaient le pays sur une rampe de lancement. Un optimisme de bon aloi prévalait partout d’autant que le peuple se préparait à se mettre résolument au travail.

Personne ne minimisait les difficultés qui se profilaient à l’horizon et qui avaient comme source les nuits fétides de la colonisation, la faiblesse de l’économie du territoire, sa petite population, l’absence criarde de ressources naturelles, en cette fin de la seconde guerre mondiale.

Le Sénégal, magnifiquement impulsé par Léopold Sédar Senghor était vent debout contre la balkanisation de l’Afrique. La colonie se battait contre vents et marées pour que l’entité Afrique Occidentale Française (AOF) obtienne son indépendance. Dans ce premier grand combat, Léopold Sédar Senghor a pu compter sur l’africanisme sourcilleux et les multiples talents de Mamadou Dia. Malheureusement, l’indépendance de l’AOF, s’est rapidement présentée comme « contraire aux intérêts de la France ». La puissance coloniale voulait, vaille que vaille, maintenir sa domination et son influence en créant des Etats nains, impuissants et fragiles.

Le Général de Gaule qui aimait à dire que « la France n’avait pas d’ami mais des intérêts » a usé fortement de son autorité pour torpiller l’AOF.

Durant cette palpitante période, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia ont multiplié les contacts, les invites, et les rencontres pour faire face aux intrigues et manœuvres de la France. La métropole soutenue par Houphouët Boigny, a pu imposer les éléments de la balkanisation de l’Afrique.

L’Etat français arriva alors facilement à faire accepter des accords iniques de coopération qui lui étaient particulièrement favorables et qui faisaient perdurer la colonisation.

A la manœuvre de cette nouvelle donne et souvent sur le terrain, il y avait Jacques Foccart. Ce Grand connaisseur de l’Afrique noire, éminence grise du Général de Gaule était un redoutable expert en intrigues et coups tordus.

L’influent Secrétaire général des affaires africaines et malgaches s’imposait comme un nouveau ministre des ex-colonies africaines. Cet homme, imbue de sa puissance, particulièrement intelligent faisait la pluie et le beau temps en Afrique. Il s’évertuait à choisir ses hommes parmi la classe politique africaine et exerçait sur eux une influence déterminante.

Jaques Foccart avait en ligne de mire Mamadou Dia et redoutait particulièrement l’influence grandissante qu’il avait auprès de Léopold Sédar Senghor. Il faut dire que ce dernier le laissait diriger l’Etat à sa guise et développer une politique qui semblait remettre en cause les intérêts de la France.

La compétence reconnue par tous du Président du Conseil, sa profonde connaissance du pays, sa religiosité sourcilleuse, ses connaissances économiques avérées, sa parfaite maîtrise des questions agricoles et de développement, son socialisme pragmatique, ses qualités d’organisateur, sa rigueur, son honnêteté, sa loyauté, son africanisme et son amour infini pour le Sénégal, ne pouvaient qu’irriter la France qui voulait des marionnettes à la tête des Etats nouvellement indépendants.

Mamadou Dia avait pu attirer à Dakar de grands économistes rompus à la cause paysanne, et des théoriciens d’une « économie humaine ». Il s’échinait, avec une incroyable énergie, à pousser les sénégalais au travail et à transformer le Sénégal en profondeur.

Il avait réussi rapidement à organiser efficacement les coopératives agricoles et instruire une animation rurale de qualité.

Son idée était de rompre avec l’économie de traite, introduire une certaine modernité et rendre totalement autonome la paysannerie sénégalaise.

Suprême offense, Mamadou Dia s’était attaqué subtilement à l’influence néfaste de l’ogre Charles Henry Galinca qui régnait en maître à la chambre de commerce de Dakar.

Cet homme influent s’il en est, adoubé par l’éminence grise du Général de Gaule, était resté à Dakar pour préserver et étendre les intérêts de la France dans le nouvel Etat indépendant.

Il était de notoriété publique, que Mamadou Dia, qui ne savait pas avancer masqué, était un farouche et irréductible partisan de l’indépendance immédiate. Il militait, avec la superbe qu’on lui connaissait, à donner une réponse négative et sans équivoque au référendum du Général de Gaule de 1958.

A l’instar de Sékou Touré et des dirigeants africains progressistes, il avait compris que cette communauté franco-africaine était un baroud d’honneur de la France, un leurre institutionnel et une ultime tentative de maintenir autrement le système colonial français. Dans cette auguste compréhension, Mamadou Dia avait réussi, même si c’est avec quelques difficultés, à convaincre Léopold Sédar Senghor, d’appeler à rejeter clairement la proposition de l’homme du 18 juin.

La stratégie étant de ne pas directement accueillir le Général de Gaule en laissant le soin au valeureux, loyal et fier Valdiodio Ndiaye définir une réplique circonstanciée. Si Léopold Sédar Senghor a toujours refusé de reconnaître le ressentiment profond qu’il éprouvait vis à vis de l’homme qui a favorisé la balkanisation de l’Afrique, il a trouvé avec son absence un subtil moyen de lui dire son fait. Le Général de Gaule ne s’y est pas trompé et a pu obtenir de toutes les parties, que l’absence remarquée des deux leaders sénégalais à son accueil, ne soit présentée comme une défiance.

Certains ont pu croire que les deux grands leaders sénégalais n’avaient pas osé affronter le Général à Dakar, ce qui est méconnaitre le courage des deux hommes. Valdiodio Ndiaye a su brillamment maintenir le flambeau, en un discours mémorable.

Dans un chahut indescriptible, les puissants mots de Valdiodio Ndiaye et la communion populaire sont restés assurément gravés dans la mémoire du Général de Gaule. La marée montante des porteurs de pancartes et les débordements des forces coloniales font encore vibrer aujourd’hui la place Protet, devenue la place de l’indépendance.

Au slogan « indépendance immédiate », répondait « à bas de Gaule assassin de Thiaroye », dans un déferlement indescriptible qui fait encore aujourd’hui l’honneur et la fierté du peuple sénégalais.

Malheureusement, Léopold Sédar Senghor, poussé par son condisciple et ami Georges Pompidou a fini par céder à la pression de la France et instruire un premier accroc dans le contrat moral qui le liait à Mamadou Dia.

Ce dernier a douloureusement accusé le coup mais l’a aussi rapidement relativisé, conscient de garder une unité à la tête du Pays. Mamadou Dia était certain que Léopold Sédar Senghor allait lui donner carte blanche pour diriger l’Etat et transformer positivement le Pays. Sa compréhension était bonne, car dans les premières années Léopold Sédar Senghor lui a totalement confié les rênes de l’Etat, se contentant d’inaugurer les chrysanthèmes.

Le Président du Conseil, malgré une et mille difficultés va réussir à mettre en place un magnifique projet économique de développement social. Il va réussir à mobiliser une large majorité des sénégalais qui, impressionnée par son projet exhaustif, s’est mis résolument à la tâche pour sortir le pays des affres du sous-développement.

Et voilà que malheureusement, ce bouillonnement positif qui annonçait une rupture épistémologique et des lendemains meilleurs pour les populations a commencé à rencontrer une forte opposition.

Tout d’abord et surtout, l’ancienne puissance coloniale qui était convaincue que la démarche de Mamadou Dia était désastreuse pour elle et fondamentalement contraire à ses intérêts, a mis en place une stratégie pour contrer le Chef du gouvernement.

La gestion de Mamadou Dia était louée partout dans le monde et en particulier dans les pays socialistes en quête de nouveau modèle efficient de développement. Il surveillait attentivement et personnellement les faibles ressources budgétaires du Sénégal.

Il ne tolérait aucune dérive et vouait aux gémonies les premières tentatives d’instaurer une oligarchie financière.

Cette posture irréductible indisposait particulièrement ceux qui voyaient certains dirigeants africains s’enrichir scandaleusement.

C’est à ce moment là qu’un judicieux complot a été orchestré pour opposer les deux hommes forts du Sénégal, et in-fine les séparer définitivement. Durant cette période féconde, des forces obscures se sont mobilisées pour présenter une motion de censure ayant pour objectif de renverser le gouvernement de Mamadou Dia.

Celui-ci pensait à tort dans cette épreuve, que son protecteur depuis leur première rencontre, allait lui donner les moyens de résister à cette terrible pression. Il n’en fût rien, Léopold Sédar Senghor participa au complot et embastilla son « plus que frère » dans les geôles lugubres de la prison de Kédougou, avec ses fidèles compagnons d’infortunes.

Léopold Sédar Senghor, seul à la barre, s’est révélé être dans l’incapacité de trouver une alternative crédible à cette politique innovante ou de poursuivre le processus dynamique mis en place par Mamadou Dia.

Il a laissé, malgré quelques initiatives, une oligarchie paresseuse et non motivée s’imposer insidieusement et démobiliser le pays.

L’absence d’une politique agricole efficiente et une longue sécheresse dévastatrice ont insidieusement favorisé l’exode rural et créer une anarchie dans les grandes villes.

Nous allons nous trouver à partir de ce moment-là face à une longue période de désenchantement et de découragement des sénégalais.

Le Président Abdoulaye Wade, après plusieurs décennies, dans l’opposition est arrivé au pouvoir porteur de l’espoir de tout un peuple. Il a pu jouer sa partition d’une manière extraordinaire et réussir à rattraper une partie du retard accumulé.

Nous avons pensé à tort, lui qui assura la défense de Mamadou Dia, qu’il n’allait pas conclure son magistère sans promouvoir la réhabilitation de l’ancien Président du Conseil.

Malheureusement, il est apparu des contradictions majeures dans la conception du pouvoir qu’avaient les deux hommes, et dans ces conditions des frictions entre eux étaient inévitables.

Aujourd’hui, la révision du procès de Mamadou Dia est une flamboyante nécessité.

Son nom sur le fronton du building administratif rénové, est un magnifique geste du Président Macky Sall que tout sénégalais de bonne volonté devrait saluer.

En même temps, il est important et même essentiel de rendre hommage aux compagnons d’infortunes de Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye, Ibrahima Sarr et Alioune Tall.

Ces grands hommes d’honneur qui ont souffert dans leur chair pour que nous soyons libres et heureux.

Signé par le Groupe des Analystes Indépendants (G.A.I)

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